

L'univers de Monsieur Bugatti
Ettore Bugatti ne voulait pas simplement construire de meilleures voitures. Il voulait améliorer le monde entier. Bugatti était un ingénieur de génie, un artiste, un patriarche et un excentrique qui, aujourd'hui, semble tout droit sorti d'un film de Wes Anderson. Le 15 septembre, Bugatti aurait eu 145 ans.
Les œufs ne cessaient de renchérir. Pour une personne normale, ce constat s’arrête au petit-déjeuner. Pour Ettore Bugatti, c’était le point de départ d’un nouveau projet de développement. Il a conçu un poulailler sur roues pouvant être déplacé à travers le domaine. Lorsque la machine à pâtes de son cuisinier est tombée en panne, il en a construit une nouvelle sans hésiter. Un volant Bugatti lui servait de manivelle. On attribue à Bugatti environ 1 000 brevets. Il a conçu des vélos, un rasoir, des serrures, des cannes à pêche, des instruments chirurgicaux, des fauteuils, des luminaires et des harnais pour chevaux.

Ettore Bugatti élevait par ailleurs des pur-sang, avec lesquels il parcourait son usine. Il fit même construire des ouvre-portes spéciaux afin que ses chevaux puissent ouvrir les portes de l’atelier avec leur museau. Bienvenue dans l’univers déjanté d’Ettore Bugatti, où un âne nommé Totosche se promenait librement sur le site. Bugatti lui-même s’habillait comme un personnage sorti d’un film de Wes Anderson. Casque colonial, costumes clairs, culottes, bas hauts ; dès les années 1920, Bugatti portait déjà des chaussures à cinq orteils. En bref : Ettore Bugatti était un excentrique qui ne vendait pas de voiture à n’importe qui, mais uniquement à ceux qu’il jugeait dignes de l’avoir.
La légèreté, c’est la vitesse

On pourrait qualifier Ettore Bugatti de génie. Avant même d’avoir atteint sa majorité, il commença à concevoir ses propres véhicules. En 1900, il construisit sa première voiture ; plus tard, il travailla pour De Dietrich et Deutz. C’est là que s’est affirmée sa conviction que « léger rime avec rapide ». Dès son Type 10 de 1909, cette philosophie s’incarnait sur quatre roues. La « Pur Sang » ne pesait que 365 kilogrammes. Son quatre cylindres de 1,2 litre développait 10 PS. Malgré tout, ce petit bolide atteignait 80 km/h. À propos de la concurrence «lourde» de Bentley, Bugatti aurait déclaré : «M. Bentley construit des camions rapides.»

La Type 32 Tank de 1923 a prouvé que Bugatti était prêt à paraître assez étrange pour défendre une idée. Cette voiture de course aérodynamique faisait davantage penser à une baignoire sur roues qu’à une voiture de Grand Prix. Un an plus tard apparut la voiture qui incarnait à la perfection les idées d’Ettore Bugatti : la Type 35. Légère, élégante et techniquement brillante, elle était équipée de jantes en alliage léger et d’un huit cylindres en ligne. Sa version la plus puissante atteignait plus de 215 km/h. La famille des Type 35 remporta environ 2 000 victoires en course et fit de Bugatti une légende.

Une voiture pour les rois

Puis Bugatti fit exactement le contraire de la construction légère. La Type 41 Royale mesurait près de six mètres de long, pesait plusieurs tonnes et était équipée d’un huit cylindres de 12,8 litres développant environ 300 PS. Un palais sur roues destiné aux rois, aux industriels et aux rares personnes que Bugatti jugeait manifestement dignes de ce nom. Six exemplaires furent construits. Sur le plan économique, la Royale n’était pas un chef-d’œuvre. En revanche, elle l’était en tant que témoignage de la philosophie d’Ettore Bugatti : « Un produit technique n’est parfait que s’il l’est également d’un point de vue esthétique. » Dans les années 1930, Bugatti s’est même tourné vers l’aéronautique et a travaillé sur l’avion futuriste, mais jamais achevé, le Bugatti 100P.

Jean Bugatti prend la relève

En 1936, Jean, le fils d’Ettore, prit la direction de l’entreprise. Jean Bugatti avait manifestement hérité non seulement des gènes, mais aussi d’un talent créatif au moins aussi grand. Avec la Type 57 SC Atlantic, il créa en 1936 une voiture qui est encore aujourd’hui considérée par beaucoup comme l’une des plus belles au monde. Au total, environ 800 Type 57 ont été produites. Seuls quatre exemplaires de l’Atlantic ont été construits entre 1936 et 1938 ; trois existent encore, dont deux sont en grande partie dans leur état d’origine.

Mais le destin en a décidé autrement : le 11 août 1939, Jean Bugatti trouva la mort dans un accident lors d’un essai routier au volant d’une Type 57 G Tank. Son frère cadet, Roland, tenta de reprendre les rênes de l’entreprise après la Seconde Guerre mondiale. Mais les modèles d’après-guerre ne parvinrent pas à renouer avec les grands succès des années précédentes.

Ettore Bugatti est décédé le 21 août 1947 à Paris. Il ne restait plus que certaines des voitures les plus exceptionnelles de l’histoire – et la prise de conscience qu’il est tout à fait possible d’améliorer le monde, à condition de s’en irriter avec suffisamment de ténacité. Même si, au final, ses propres œufs coûtent plus cher que ceux du fermier.
Photos : Bugatti


